Les mères célibataires, victimes de société
6 Août 2009
Les chemins qui mènent au sort de mère célibataire au Maroc sont nombreux, mais la société porte un regard négatif sur les femmes ayant donné naissance à un enfant hors le cadre du mariage et leur attribue l’entière responsabilité sur leur condition. Chez la majorité, la mère célibataire est considérée comme une prostituée, puisque les relations sexuelles préconjugales ne sont pas permises. Or la mère s’avère être dans la plupart des cas victime d’un homme ou de sa famille entière. On distinguera trois circonstances qui peuvent faire de la femme une mère célibataire, dont seulement une à laquelle elle contribue malgré elle.
Le travail domestique des filles
Le travail domestique des mineures est un phénomène qui prend ses racines du milieu rural, dont la population constitue la moitié du pays. Même si les familles limitent la liberté de leurs filles lorsqu’elles sont à leurs côtés, elles les confient insouciamment à des ménages citadins sachant qu’elles vont générer un revenu. On peut remarquer que le sort de la fille, dont décide sa famille ou ses parents, repose soit sur le mariage soit sur l’emploi dès le jeune âge, surtout chez les familles élargies ou à plusieurs progénitures. (À noter que le mariage de la fille peut aussi être une source de profit pour la famille dans la mesure où elle est soulagée de la prise en charge de cette dernière, étant conférée à l’époux, en plus de la dot perçue.) Devenues petites bonnes, pour ne pas dire esclaves de leurs employeurs, les filles, en plus de la violation de leurs droits à la scolarisation, aux loisirs et au développement, subissent toutes sortes d’injustices et de maltraitances. Les fillettes travaillent quotidiennement et continuellement auprès de leurs employeurs, sans horaires fixes et sans jours de repos ou congés payés, et dans la plupart des cas, même si la rémunération est modique, elle est perçue par la famille de la fille, cette dernière ne profitant que de la nourriture et du logement offerts par le ménage, dont on remettrait en question la qualité. La fille, petite bonne, est donc cloisonnée au ménage dans lequel elle travaille, et puisqu’elle est issue d’un milieu rural, elle ne peut pas s’aventurer en ville et encore moins essayer de rejoindre sa famille ou ses proches. De cela découle un contrôle total de la fille par les membres de la famille accueillante. Il découle de plusieurs témoignages de mères célibataires, ex-petites bonnes, qu’elles ont été engrossées par un fils ou un proche de la famille accueillante (une tare de l’éducation sexuelle) lorsque le chef de ménage est absent, après plusieurs scènes d’harcèlements et attouchements, parfois alors qu’elles ne savaient même pas ce qu’ils leur faisaient, étant trop jeunes. Si elles sont conscientes de ce qui est commis sur elles, les filles peuvent être forcées de subir continuellement de telles atteintes à cause des menaces que les abuseurs leurs formulent. Mais si jamais ces filles arrivent à se plaindre, elles se heurtent à une négligence, ou même au rejet violent, que ce soit de la part des employeurs ou de leurs familles d’origines, souillant l’honneur de ces deux parties.
Le viol et les circonstances de l’avortement
Le viol des femmes est un phénomène qui était présent jadis lorsque les femmes n’appartenaient qu’à la sphère privée des ménages, mais qu’en dire aujourd’hui lorsque les femmes ont presque les mêmes préoccupations et responsabilités que les hommes. Les femmes sont donc plus vulnérables au viol de nos jours, et s’il la conduit à une grossesse, la femme se heurte à un autre mur qui est celui de la réglementation bridée de l’avortement, puisque la législation ne le permet que pour les femmes mariées dans le cas où la grossesse constituerait un danger pour la vie de la mère, en présence du conjoint. Ces problèmes mènent les femmes aux réseaux d’avortement illégaux, où elles déversent des sommes importantes tout en risquant leurs vies. Il va sans dire que c’est là une des causes du taux élevé de mortalité maternelle au Maroc. En guise de réforme de cette législation, il est nécessaire de prendre en compte la dimension psychologique de la santé, telle que soulignée dans la définition de la santé de l’OMS, et permettre ainsi l’interruption volontaire de grossesses issues de viols ou viols incestueux, mais aussi de fixer un délai qui n’est pas inférieur à 8 ou 12 semaines. Cependant, l’avortement, même informel, reste inaccessible à la plupart des femmes, qui, s’ils n’usent pas de techniques grossières pour interrompre leur grossesse, garderont l’enfant au ventre et dépendant des cas, elles peuvent garder leur progéniture en faisant tout pour les prendre en charge, ou bien confier le bébé illégalement à des couples souhaitant sa prise en charge. Les cas d’inceste sont encore pires car si c’est le père qui détient l’autorité de la famille et que c’est lui qui commet l’inceste sur sa fille, même la mère est obligée de se soumettre à son conjoint et de dénier les plaintes de sa fille (parfois même si l’inceste est commis par le frère), et si jamais l’affaire remonte en surface, c’est surtout la fille qui subit le plus de dégâts. Lorsqu’il s’agit des grossesses incestueuses, la future mère célibataire est soit rejetée ou « assistée » dans la procédure d’avortement informel.
Les promesses non tenues
Les femmes ou jeunes filles sont aussi vulnérables aux promesses de mariage que leur formulent leurs amants ou fiancés. C’est pourquoi elles peuvent s’adonner à des relations sexuelles avec eux dans le but de se marier plus tard. Mais il s’avère que dans la plupart des cas, après une grossesse, l’homme se retire et la responsabilité repose entièrement sur la femme. Cette pratique permet à l’homme d’assouvir son besoin sexuel sans recourir aux réseaux informels de la prostitution au risque de sa santé et ses économies. Cette pratique est irrémédiable dans un contexte qui restreint la sexualité et y impose des tabous pesants, en plus de la subordination physique et affective de la femme par l’homme, et elle se produit davantage si la femme est repoussée par sa famille ou si elle n’a pas les qualités requises pour se marier (la virginité entre autres), se jetant aux bras de l’homme qui compatit à leur sort et montre un semblant de compréhension dans une société intolérante. D’autre part, l’homme pourrait être sincère dans sa promesse mais à cause d’une mauvaise utilisation ou non connaissance des moyens contraceptifs (de la part de l’homme ou la femme), il fuit sa responsabilité dans un environnement qui ne lui assure pas une sécurité économique à lui seul ; c’est donc la femme qui encaisse les coups dans toutes les circonstances.
Des victimes de la société
Tant de circonstances mènent donc les femmes à devenir des mères célibataires, estimées à 5000 dans la seule ville de Casablanca (dont 55 % sont âgées de 19 à 26 ans), qui sont laissées pour leur compte, avec leur progéniture, étant rejetées par les hommes avec lesquels elles avaient la ou les relations sexuelles ainsi que par leurs familles et leur entourage de peur de souiller leur honneur. Alors que même le SMIG marocain ne permet pas de vivre dignement aux nouveaux arrivés au marché de l’emploi, on se demande comment ces femmes, lorsqu’elles entreprennent de mener des AGR, font pour subvenir à leurs besoins ainsi que ceux de leur bébé, alors que sans qualification elles ne peuvent qu’intégrer des emplois informels qui n’offrent même pas la moitié du SMIG, et notons que leur situation est empirée par le rejet de la famille qui force la mère à louer un logement… Avec toutes ces contraintes, les femmes ne peuvent que persévérer – et nombre d’entre elles n’y parviennent qu’avec de l’aide ou assistance de la part de bienfaiteurs ou d’associations –, ou perdre tout espoir et sombrer dans le marché de la prostitution.
Les mères célibataires ne sont que le fruit d’une société qui n’est pas engagée à faire face à ses propres contradictions, dont ces mères portent les conséquences destructrices leurs vies durant. En plus, la société considère ces mères comme des prostituées alors que c’est le rejet et la négligence qu’elles subissent qui les mènent à la prostitution, en d’autres termes c’est la société elle-même qui participe au développement du marché de la prostitution au détriment de femmes aux vies gâchées par des hommes et des valeurs qui préservent ces derniers tout en pesant le poids de l’honneur familial – résidant dans la virginité ou un hymen intact – sur les épaules des femmes, et leur [attribuant] toute responsabilité d’abus sexuels leur étant perpétrés. Jamais un fardeau n’a été aussi pesant et destructeur pour une catégorie sociale – les femmes – qui connaît au départ une vulnérabilité accentuée dans notre pays.
Source : Yahia Chlyeh, L’assistance et l’inclusion socioéconomique des mères célibataires. Rapport de stage (Association Solidarité Féminine, février 2009), avril 2009.
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