“l’honnête désaccord est souvent un bon signe de progrès„
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Sur les vestiges du ramadan

7 Septembre 2009

Alors que le ramadan est l’occasion annuelle pour les musulmans du monde de renouer avec leur religion par la prière mais surtout par le jeûne, une grande partie de la société marocaine, par les attitudes observées lors du jeûne, n’est plus en accord avec l’enseignement de l’islam, car dans la pratique du jeûne le caractère sacré de ce mois-ci est substitué par la symbolique et les conventions sociales. On se retrouve avec un mois de grande improductivité couplée de surconsommation, de conflits faciles, et d’illusion du salut par une soif éphémère de religion.

Un conflit généralisé

Plusieurs personnes vivent avec des dépendances qui leur imposent certaines habitudes telles boire un café noir pour bien commencer la journée ou fumer pour attendre ou dissiper une émotion négative. Or le jeûne pendant le ramadan s’étale sur tout un mois lunaire et rompt de telles habitudes ce qui ne fait que perturber le mode de vie de ces personnes, aussi adhérentes au jeûne soient-elles. Il en résulte une situation conflictuelle généralisée où les personnes affichent une susceptibilité permanente envers les gens qui les entourent, la preuve par l’attitude des commerçants, employés et chauffeurs de taxis qui n’ont pas fumé la cigarette du jour, par la colère manifeste des automobilistes et l’accroissement significatif des accidents de la circulation, et par la violence des clients des boulangeries et des transports en commun qui se disputent férocement le pain, le lait et surtout les places pour regagner leurs demeures avant le coucher du soleil sans rester coincés dans les rues qui deviennent invraisemblablement désertes pendant une dizaine ou vingtaine de minutes. Aussi, alors que cette agressivité ne prend place que pendant la journée lors du jeûne collectif, la nuit tombée elle est substituée par de l’agressivité d’une autre nature et avec d’autres mobiles, causée par une certaine hypocrisie sociale.

D’autre part, certains ne se privent pas et assouvissent leurs besoins alimentaires en cachette tout en feignant le jeûne, comme il existe ceux et celles qui ne jeûnent même pas sans l’afficher publiquement. Mais ce ne sont là évidemment que des cas très minoritaires.

Improductivité et obsession de consommation

Le ramadan entraîne une improductivité à plusieurs niveaux, surtout lorsqu’il a lieu pendant l’été avec une chaleur habituellement insupportable. C’est pourquoi beaucoup de personnes limitent leurs fréquentations de l’extérieur et les réduisent à aller travailler et faire leurs commissions, chose qui se répercute sur le secteur de la transportation car le nombre des clients du bus diminue et les chauffeurs de taxis voient leur revenu quotidien faire de même. Ainsi le secteur de l’alimentation s’avère le plus fructueux pendant le mois, où augmentation des prix et épuisement des biens essentiels sont assez fréquents et c’est les marchands des souks, les boulangeries et les supermarchés qui y gagnent beaucoup, alors que des enseignes tels les fast food n’ouvrent leurs portes que pendant la nuit après la rupture du jeûne, des marchands modestes ne travaillent que pendant la journée, et que certains types de commerces ferment leurs portes tout au long du mois, tels les laiteries gérées par des campagnards qui rejoignent leurs familles.

Pendant la journée, on fait ses prévisions pour le repas de la rupture, le dîner, et peut-être le s’hour. Lorsque la journée est longue et on est fatigué avec un ventre vide, on ne pense qu’à avoir assez de nourriture pour satisfaire la faim, et assez souvent on se retrouve avec un surplus, tandis que des familles consomment lors de la rupture du jeûne beaucoup plus qu’elles ne le feraient en joignant les trois repas des jours habituels. C’est pour cela que les personnes ne jeûnent pas vraiment puisque tout au long de la journée, le travailleur ne penserait qu’aux commissions et à l’heure de la rupture, à manger donc, ce qui est une sorte de consommation “psychologique” – et on se demande bien ce que font les inoccupés pendant ce temps là si ce n’est dormir. En plus, la rupture du jeûne est l’occasion d’agresser son corps avec l’alimentation soudaine à laquelle on le soumet : harira, dattes, lait frais, chebbakia, œufs, slilou, rghayef/msemmen/batbout, café et tabac pour les fumeurs, et dans certaines régions le repas est même accompagné de poisson et autres mets en joignant ainsi repas de rupture et dîner.

Ramadan est aussi un mois où la charité est à la mode, comme si personne ne doit être exclu de cette obsession de consommation collective. Des fois cette charité va même jusqu’à être célébrée dans les médias. Tout cela prouve qu’au cours du ramadan, pendant qu’on s’abstient à manger, la nourriture est la préoccupation première de tous du lever au coucher du soleil. Aussi, l’attitude des gens pendant ce mois qui jadis était sacré démontre un mécontentement tacite généralisé qu’ils éprouvent à son égard. D’ailleurs la première question que les proches se posent entre eux, par téléphone également, c’est si “c’est le ramadan (i.e. le jeûne) qui vous a vaincu ou bien l’avez-vous surmonté ?” ; et ce n’est pas étonnant que ça soit toujours formulé sous forme de blague.

L’hypocrisie sociale

Tout au long du mois dans les rues, on remarque un très grand nombre de voitures stationnées près des mosquées. Oui, les gens ne sont jamais aussi nombreux à faire la prière collective que pendant le ramadan : si pour certains c’est de l’habitude, d’autres font ainsi en espérant “garder le rythme” à la fin du mois puisqu’ils jugent difficile de faire la pratique d’une manière spontanée hors le ramadan, mais on sait tous que les mosquées cessent d’être bondées le lendemain de l’aïd.

Aussi, comme pour les vendredis réguliers lorsque les hommes se mettent à porter des habits traditionnels (qandoura, jellaba, etc.), pendant le ramadan on les porte à toute occasion. Ne s’agit-il pas d’hypocrisie aussi, puisqu’au lieu de faire renaître une tendance on ne fait que rendre hommage, dans un bref délai, à une mode qu’on a depuis longtemps délaissée ? Mais la transformation dans les habitudes de prière et d’habillement des Marocains et Marocaines aussi pendant le ramadan est provisoire et tout reprend son rythme à la fin du mois comme si de rien n’était. La question qui se pose donc : pourquoi se prendre la tête ?

Quant au respect du jeûne d’autrui pendant le ramadan, il s’agit plutôt d’un appel à tolérer l’intolérance même des personnes qui jeûnent, puisque ce “respect” est imposé par le tabou social ainsi que d’autres mesures : il est parfois inadmissible pour les gens de voir une femme manger en public même si on sait qu’il se peut qu’elle soit malade ou en menstruation, et c’est le cas aussi pour les personnes étrangères mais à moindre mesure ; dans un restaurant de chaîne américain, on ne sert les Marocains que des commandes à emporter pendant la journée, car manger dans ledit restaurant leur est interdit, sauf bien entendu pour les étrangers ; il est même interdit de servir de l’alcool aux Marocains dans des clubs à l’arrivée et pendant le mois du ramadan, même pendant la nuit. Rédemption ? C’est que ces gens-là, employés, serveurs, managers, servent la clientèle étrangère avec joie et pratiquent une grande discrimination à l’égard des citoyens. Rien que l’idée de vérifier “spontanément” si le client est Marocain ou pas est absurde, et ces employés ne font qu’établir leurs règles morales personnelles, ces lois que la majorité respecte plus que n’importe quel texte.

Alors qu’on nous dit qu’il faut respecter les personnes qui jeûnent, pourquoi n’envisage-t-on pas l’envers ? Il n’y a pas de plus naturel pour un être humain que de se nourrir, dès lors n’est-il pas nécessaire pour les personnes qui jeûnent de respecter plutôt elles-mêmes le besoin alimentaire de l’autre, qu’il soit étranger ou Marocain, ne jeûnant pas pour ses raisons personnelles ? D’ailleurs, la vue d’une personne qui se nourrit ou fume ne devrait produire aucun effet, aucune réaction de la part des musulmans si ces derniers pratiquaient un jeûne “solide” et en concordance avec la philosophie et l’esprit islamiques.

Pain et divertissement

Aucune période de l’année ne se trouve surchargée de programmes de divertissement autant qu’au ramadan. Il est vrai que de nouvelles émissions religieuses générales sur l’islam ou faisant l’apologie du mois sacré voient le jour en parallèle, mais l’importance accordée au divertissement est incontestable puisque les créneaux horaires qui suivent la rupture du jeûne y sont réservés. N’empêche que les quelques heures qui précèdent la rupture du jeûne sont souvent consacrées aussi au divertissement, mais ce n’est qu’après la rupture, après avoir diffusé l’appel à la prière du coucher de soleil, que le vrai divertissement de masse fait son entrée caractérisée par une surabondance de messages publicitaires avec les voix de grâce et les effets sensationnalistes caractéristiques de la télévision, et un foisonnement de sitcoms, sketchs, caméras cachées et autres séries, comme quoi les médias essayent de soulager le malaise qu’endure la population pendant la journée difficile du jeûne. Mais la cause de cet emballement médiatique réside en la simple exploitation de la disponibilité de la population pendant la rupture du jeûne – puisque la télévision est ancrée dans le quotidien de toutes les catégories sociales – pour diffuser de la publicité entre des programmes de divertissement ne servant que de prétexte ou n’étant considérés que comme des coûts de production. Donc, alors que les personnes rompent leur jeûne, on ne fait que les inciter à consommer davantage, à acheter encore plus de produits, ce qui ne fait que renforcer le phénomène de surconsommation connu pendant ce mois-ci, et c’est évidemment les émissions comiques qui sont au sujet du débat à table, où l’on discute des épisodes précédents des séries télévisées et des différences notables des programmes par rapport aux ramadans précédents. En d’autres termes, non seulement les médias font perdre au ramadan sa sacralité, et cela au consentement implicite du public, mais plongent aussi ce dernier dans le cercle vicieux de l’improductivité, de lavage de cerveau et de consommation de masse.

Au fil des années, les thèmes des émissions religieuses restent les mêmes et seuls les visages des présentateurs changent, tandis que dans les sitcoms c’est les acteurs qui restent les mêmes mais des nouveaux gags ne cessent d’être introduits. N’oublions pas que si ces émissions connaissent un succès auprès d’une partie du public, elles suscitent une franche irritation de l’autre, tellement leur contenu est intellectuellement médiocre au point de voir plusieurs s’insurger devant une insulte à l’intelligence. Mais la télévision nationale n’est sûrement pas encore prête à adapter ses programmes à une minorité “cultivée” et du coup tous subissent un dumbing down exercé par les médias, un phénomène indésirable mais nécessaire pour la “démocratisation” du divertissement et de la consommation de masse auprès de toutes les franges d’une société marocaine hétéroclite.

Ainsi le ramadan est l’occasion de dresser un tableau pessimiste de la confusion, l’ignorance et partant l’exploitation d’une grande partie de la société. Mais jusqu’à quand ? Il faudrait bien un jour dépasser les contradictions sociales que ce mois-ci fait remonter en surface, où les gens changent temporairement leurs habitudes pour se “sauver la face” – habits plus décents pour les femmes, abandon de l’alcool, des bars et clubs de nuit, davantage de prière aux mosquées, etc. –, oubliant qu’ils subissent une destitution progressive mais certaine de tout repère. Entre temps, certaines traditions “ramadanesques” vont-elles disparaître ? En tout cas, les femmes qui passaient un temps considérable dans la préparation des recettes du ftour ne sont plus enclines à passer le temps nécessaire en cuisine grâce à l’égalisation progressive des sexes et la libération de la répartition traditionnelle des tâches par la participation de la génération actuelle de femmes à la vie économique et à l’espace public. Mais cela ne va-t-il pas remplacer une tradition par une habitude de consommer le tout prêt offert par le marché ? Et que dire de la mondialisation et la montée de l’individualisme ? Vont-ils avoir un effet positif sur les consciences ou vont-ils pousser la société marocaine à se creuser un trou plus profond que celui dans lequel elle se trouve déjà ?

Curieusement connue pour la tolérance, ouverture et générosité, la société marocaine devrait commencer par faire preuve de vraie tolérance envers elle-même, et puis essayer de se recréer des valeurs fiables, et abandonner la télévision qui menace grandement la communication au sein des familles et l’hygiène mentale de la population toute entière, faute de quoi on assisterait à davantage d’agressivité sociale apaisée par de la surconsommation qui deviendrait l’ultime point de repère des Marocains.

par Yahia Chlyeh | classé dans Société

Commentaires (5)

  1. Guessous Chakib le 07/09/2009 à 13h

    excellente analyse.
    le Marocain devrait vivre differemment le mois sacré : dormir suffisamment, manger correctement sans abus ni exces, et surtout éviter les aliments trop riches en glucides et lipides susceptibles de generer fermentations et flatulences. tu l’as si bien dit : il devrait etre plus tolerant et respecter autrui dans ses comportement durant ce mois.
    j’attendais, quand tu as parlé de divertissements, de mentionner cette activité sexuelle exagérée apres la rupture du jeun, en tous cas bien plus importante qu’en temps normal et là encore cela releve de l’hypocrisie sociale, puisqu’en ce mois de réctitude relifgieuses, certains attendent juste de terminer les “tarawih” à la mosquée pour aller “draguer” celle qui l’accompagnera quelques heures au lit.

  2. Description très fine et surtout très juste de la société marocaine, avec son hypocrisie et sa schizophrénie.

  3. Pas mal ….
    Je suis d’accord avec toi lorsque tu dis qu’il faudrait respecter celui ou celle qui décide en âme et conscience de ne pas jeuner.
    Cependant, malgré l’hypocrisie ou ce que d’autre appelle la schizophrénie, je pense que le ramadan est une formidable occasion de se réunir. Au delà de l’aspect religieux, le ramadan est un rite culturel resserrant les liens que ce soit au Maroc ou ailleurs. C’est vrai que peu de personnes suivent “le vrai “ramadan consistant à un retour à l’essentiel. Mais finalement, est-ce si important de bien faire le ramadan ? Je pense que la réponse à cette question est personnelle. “Bien faire” le ramadan est un cheminement que chacun tente ou ne tente pas de faire. Mais d’un point de vue général, peu importe que la famille se goinfre à n’en plus finir, peu importe qu’elle se gave de séries débiles à la télé, pourvu que ce soit ensemble !! Je trouve que vivre ce mois pour faire plus de choses ensemble, c’est déjà pas mal…
    Et puis, libre à celui qui veut de pratiquer le ramadan comme il veut.
    Enfin, le fait que les jeuneurs soient plus agressifs la journée est selon moi dû au fait que tous sont plus à fleur de peau”. Et je trouve ça pas mal qu’ une fois par an, on puisse voir tout le monde sans leurs dix milles protections. En tout cas, en ce qui concerne mon entourage, le ramadan m’a permis de mieux connaitre les faiblesses de mes proches. Ce qui, encore une fois, a renforcé nos liens !
    En somme, je pense que le ramadan est une chouette opportunité pour resserrer les liens qu’on soit jeuneurs ou non.

  4. Dans la partie sur l’improductivité, j’ai remarqué que t’as surtout mentionné les points négatifs alors qu’en fait il existe d’autres aspects. Par exemple, il y a des commerces qui ne sont dans leur maximum que dans la période du ramadan, on peut parler des vendeurs ambulants (par exemple mwalin lbghrir), des 3tara et aussi le commerce de vêtements surtout pour enfant qui bouge beaucoup dans la période pré-3id lfitr…

    Dans la partie sur l’hypocrisie sociale, je suis d’accord avec toi sur tous les points, c’est juste que je veux faire une remarque sur cette attaque sur les mosquées pendant le ramadan et cette soif de la religion. Ce n’est pas seulement dû à une hypocrisie, mais aussi aux consignes de l’islam qu’on a tendance à interpréter à notre guise, par exemple ce mois de ramadan a toujours été déclaré par l’islam comme le mois de la maghfira (le pardon) plus que tout autre mois de l’année, et surtout les dix derniers jours, où il est recommandé comme pendant tout le mois d’ailleurs de pratiquer les tarawi7, ainsi j’ai compris cela comme une quête des musulmans pour se faire pardonner leurs fautes et péchés qu’ils auraient commis durant l’année et qu’ils commettront encore et encore, comme pour la prière du vendredi, où Dieu et son prophète Mohammed 3alayh salat, avait déclaré que raté les 3 prières du vendredi de suite sans aucune justification (pour les muslmans) est un grand péché…
    Aussi je pense que faire le ramadan est beaucoup plus une obligation sociale que celle religieuse c’est pour cela qu’on constate que beaucoup d’émigrés marocains une fois qu’ils quittent le pays ils se détachent de ces obligations sociales…

    Puis concernant le point des personnes qui jeûnent ou celles qui préfèrent ne pas le faire ou sont obligés, je crois que c’est une question de tolérance , on n’est pas encore arrivés au point où on peut tolérer la différence et le choix du style de vie de l’autre…

  5. Je crois qu’il y a plusieurs choses à dire et par exemple ton usage du terme “hypocrite” n’est, selon moi, pas approprié.

    En effet, ce n’est pas parce que la mise en scène et la revendication des pratiques est plus évidente et visible lors du Ramadan (mosquée, dons, habits, boite de nuit, etc.) qu’elle est du coup hypocrite. On peut juste se dire que les gens font un effort.

    Peut être cet effort est il vain, et peut être surtout met il en évidence toute la difficulté à être un “bon” croyant. Il n’en est pas pour autant hypocrite.

    De la même façon tu parles du naturel en parlant de manger. Mais justement le Ramadan et toutes les pratiques religieuses sont des pratiques culturelles d’inspiration divine c.a.d des pratiques qui veillent en partie à sortir l’homme du naturel.

    Par ailleurs bien que je sache qu’il existe des personnes qui ne jeûnent pas au Maroc, je pense que pour une bonne partie des gens qui pourraient le leur reprocher il s’agit d’une remise en question de principes fondamentaux de leur culture et donc de leur être. Ce qui ne peut pas ne pas se faire sans heurts…

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